Le féminisme est un humanisme – 2/2

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

3 - QUE FAIRE ?

Il faut prendre conscience que les choses ne bougeront pas sans l'instauration de politiques ambitieuses dans de multiples domaines.

A commencer par le congé parental et la prise en charge des jeunes enfants qui doivent être repensés. Plus de la moitié des enfants des moins de trois ans sont gardés par leur mère inactive, en congé parental ou non. Le congé parental rémunéré en France est long, mal indemnisé et concerne dans 97% de cas des femmes, le plus souvent celles ayant des revenus modestes. Il est un moyen de les exclure du marché du travail, et celles qui n'ont pas la chance d'avoir la garantie de retrouver leur emploi ont le plus grand mal à y retourner au terme de 3 ans d'inactivité. Le congé parental doit être réformé : raccourci, mieux rémunéré, individuel et non cessible entre les deux parents (avec par exemple 6 mois de congé pour chaque parent). Il serait alors un moyen pour les parents de jeunes enfants, mères et pères, quel que soit leur milieu social, de dégager du temps au moment de l'arrivée de l'enfant. Le congé parental ne serait plus cette machine à exclure des mères sans qualification de l'emploi, mais deviendrait un « vrai congé parental » c'est-à-dire une parenthèse dans le parcours professionnel.

Cette réforme du congé parental ne peut se faire sans avoir au préalable développé massivement l'accueil des jeunes enfants à la hauteur des besoins, de sorte que les parents de jeunes enfants puissent travailler. Si la France est un modèle sur ce point pour les plus de 3 ans, du fait de son école maternelle gratuite dès ce jeune âge, sa performance se dégrade pour ce qui concerne l'accueil des moins de 3 ans : moins de 10% sont accueillis dans une crèche et 20% le sont chez une assistante maternelle. Les crèches ont cet avantage d'être un lieu de socialisation et de mixité sociale unique, elles sont aussi créatrices d'emplois de qualité pour le personnel qui y travaille. Elles ont évidemment un coût important, mais il s'agit d'un investissement dont la rentabilité est difficile à évaluer : quel prix affecter au bien-être de nos enfants ? Au total il manque au minimum 400 000 places dans les structures d'accueil de la petite enfance.

Au-delà de la prise en charge de la petite enfance, la question de l'égalité des sexes exige que l'on repense le fonctionnement du marché du travail et plus généralement l'organisation de notre société.

Le temps de travail, par exemple, est une question cruciale. Qu'on le dise « choisi » ou « subi » (la frontière entre les deux est mince), le temps partiel affecte les salaires des femmes et leur profil de carrière de façon irréversible. Alors que les Françaises sont entrées dans le salariat par l'emploi à temps plein, le temps partiel s'est développé dans les années 1990 sous l'effet des réductions de charges sociales accordées aux employeurs qui embauchaient à temps partiel. Ces incitations ont affecté l'emploi des personnes peu qualifiées, et des femmes en général. Le coût de cette réduction du temps travail est porté par les femmes, qui ont vu leur salaire diminuer, ce qui a affecté leur indépendance financière et leur possibilité de carrière. Une partie importante de ce temps partiel est concentrée dans les secteurs des services, se développe sous forme d'emplois précaires aux conditions de travail difficile, et il affecte donc la qualité de vie des femmes qui les occupent. L'autre partie du temps partiel est perçue comme un moyen pour elles de « ré »concilier leurs vies familiale et professionnelle, mais il n'est que le reflet d'un partage des tâches sclérosé. Pourquoi ne pas réfléchir à une répartition plus équilibrée du temps de travail entre les individus, les femmes travaillant plus et les hommes moins, et sur le cycle de vie : il y a des périodes dans la vie où l'on peut et veut travailler beaucoup et d'autres où l'on souhaite consacrer du temps à autre chose ou à autrui : repenser la répartition du temps de travail est un axe de réflexion à privilégier.

Lorsqu'elles travaillent, les femmes sont cantonnées dans des métiers qui, pour beaucoup, ne sont que le reflet des qualités que l'on dit « féminines » : l'attention aux autres, les relations humaines, l'écoute et la compréhension... Elles sont majoritairement présentes les métiers du social, de l'éducation, de la santé, et bien sûr ceux liés de la garde d'enfants. La « segmentation » du travail est un problème de taille, d'abord parce qu'elle va de pair avec les stéréotypes véhiculés dans la vie de tous les jours et que ces deux phénomènes s'auto-entretiennent, ensuite parce que cela constitue une cause importante des écarts de salaires et de carrières entre les sexes. La « dé-segmentation » passe par l'entrée de femmes dans les métiers d'hommes, mais également et surtout, l'entrée d'hommes dans les métiers occupés par les femmes ; les réticences sont grandes : les commissions de recrutement des crèches n'embauchent pas ou peu d'hommes, la protection maternelle infantile accorde difficilement l'agrément pour être « assistante maternelle » (au passage, il serait temps de changer le nom de cette profession) aux hommes qui en font la demande. Si on laisse faire les choses, on peut attendre longtemps avant que le partage sexué des métiers et des tâches avance : l'action positive est un moyen d'accélérer le processus, que l'on ne peut pas balayer d'un revers de la main sous couvert du principe d'universalité.

Les discriminations au travail doivent faire l'objet d'une traque sans répit. Les employeurs doivent être responsabilisés et sanctionnés le cas échéant, sur la base de critères ambitieux ; ce qui n'est pas le cas des indicateurs que doivent présentés les entreprises dans leur rapport de situation comparée, rapport faisant état de la position des femmes et des hommes dans l'entreprise. On nous avait promis qu'à l'automne 2008, la loi sur l'égalité professionnelle intègrerait des sanctions financières pour les entreprises qui ne s'engageraient pas dans un processus d'égalisation des salaires, et à ce jour on ne voit toujours rien venir de concret...Par ailleurs, cette loi ne s'applique pas au secteur public ; or dans ce domaine, comme dans d'autres, l'Etat-employeur devrait être exemplaire, ce qui est loin d'être le cas. Enfin, au-delà des lois et sanctions, les femmes devraient être sensibilisées à cette question : moins de 6% des recours exprimés à la HALDE le sont pour des discriminations liées au sexe, et plus de la moitié de ceux-ci sont exprimés par les hommes...

Comment faire adopter des lois et des réformes favorables à l'égalité entre les sexes alors que la représentation en politique reste essentiellement masculine, alors que les femmes sont quasi-absentes des lieux de pouvoirs économiques ? Comment avancer sur le terrain de la reproduction des stéréotypes alors que la littérature pour enfants conforte une lecture sexuée du monde social (voir les rapports de Cnaf sur ce sujet) ?

Il y a donc un ensemble de réflexions à mener, qui ne sont pas présentées ici de façon exhaustive, et de propositions à faire qui seraient susceptibles de relancer la marche vers l'égalité entre les sexes. La situation ne sera satisfaisante que le jour où le salaire, le type d'emploi, le temps de travail ou le chômage ne seront plus différenciés selon le sexe. Alors notre société garantira, autant que faire se peut, aux individus la liberté de dérouler leur projet de vie, le marché du travail utilisera au mieux le capital humain dont il dispose, l'organisation collective sera plus équilibrée et tout le monde y trouvera son compte. Le féminisme est l'affaire de tous. Le féminisme est un humanisme.

SOURCE : http://www.mediapart.fr/club/blog/terra-nova

 

 
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