Sarkozy et la confusion fiscale

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

Par Pierre-Yves Geoffard

Jeudi s’ouvrira le G20 de Londres, qui doit jeter les principes d’une coordination renforcée des politiques économiques afin de résoudre la crise financière, de refonder la régulation du système de financement des économies, et de relancer une demande mondiale brisée par l’appauvrissement du consommateur américain.

A quelques jours de ce sommet, dont les enjeux sont sans précédent, de quoi parle-t-on en France ? De l’éthique des dirigeants d’entreprise. Du scandale des stock-options et des bonus attribués à des dirigeants de banques. Certes, ceux-ci ont surtout montré toute la mesure de leur incapacité à maîtriser leurs risques, et récompenser leur impéritie est honteux. Mais on ne peut s’empêcher de penser que les rodomontades de Nicolas Sarkozy visent notamment à attirer le projecteur médiatique sur un débat totalement accessoire, pour mieux cacher le désarroi actuel de son gouvernement, et son incapacité à se montrer à la hauteur des défis. Car exiger d’une entreprise et de ses dirigeants qu’ils se comportent de manière «éthique», c’est un peu comme demander à des dominicains de fabriquer des voitures : ils ne sont pas là pour cela, tout bonnement. L’entreprise est là pour produire des richesses, pour tenter de faire du profit en répondant à la demande des consommateurs ou en améliorant les techniques de production. Lui reconnaître ce rôle ne revient pas à une démission de l’Etat, bien au contraire. L’Etat dispose d’un outil puissant pour ramener les odieuses rémunérations des dirigeants à des niveaux plus acceptables : l’impôt. Le Congrès américain montre d’ailleurs le chemin, en décidant de taxer à 90 % les bonus attribués aux dirigeants d’entreprises renflouées par l’Etat, dès lors que leur revenu est supérieur à 250 000 dollars (188 000 euros).

Pourquoi ne pas s’inspirer de cette mesure en France ? Ah oui ! il faudrait écorner le bouclier fiscal. Ah oui ! Sarkozy n’a pas été élu pour augmenter les impôts. Il ne faut pas attendre d’une telle mesure, de portée symbolique mais d’impact budgétaire faible, qu’elle renfloue les caisses de l’Etat. Mais au lieu de cela, lorsqu’il s’agit de fiscalité, la France se réjouit d’avoir obtenu le feu vert de Bruxelles pour baisser la TVA sur la restauration. Naturellement, cette baisse sera présentée comme une manière de stimuler le secteur, de redonner du pouvoir d’achat et de créer des emplois. Bien évidemment, cette perte fiscale entrera dans le calcul du montant total du plan de relance, et la France pourra se targuer d’avoir accompli sa part de l’effort nécessaire pour relancer la demande globale. Bel exemple d’une politique fiscale totalement à côté de la plaque. Car si la violence de la crise économique à venir requiert en effet, de manière urgente, une forte augmentation de la dépense publique, celle-ci doit respecter deux conditions.

D’une part, être temporaire, afin de ne pas grever de manière durable les finances de l’Etat, ce qui se traduirait par une hausse de la dette ; d’autre part, être la plus efficace possible, en redonnant surtout du pouvoir d’achat aux plus précaires, et en créant le plus d’emplois possible par euro dépensé. Or toute baisse de la TVA est une mesure pérenne, qui creusera non seulement le déficit actuel, mais aussi celui des prochaines années. Des emplois seront créés par la baisse d’une fiscalité pesant sur la restauration, comme sur tout service intensif en travail mais les évaluations s’accordent sur un coût budgétaire de l’ordre de 70 000 euros par emploi créé : à ce compte-là, pourquoi ne pas plutôt aider les écoles à embaucher des auxiliaires d’éducation, les hôpitaux des aides-soignantes, ou les universités de jeunes chercheurs ?

Les autres mesures de relance qui portent sur des chantiers d’infrastructures ou de bâtiment ne commenceront au mieux que dans un an, pour produire leurs effets bien trop tard. Face à une telle confusion des outils, des effets, et des objectifs, nos amis américains réclament un effort plus important, à l’impact plus rapide sur l’économie. Que leur répond-on ? Que l’urgence est de mieux réguler la finance internationale. Cette exigence est tout aussi urgente mais comment y répondre avec des agences de régulation qui manquent actuellement de moyens, humains et intellectuels, pour répondre à leur mission ? Il faudrait créer des emplois publics et ça, on avait presque fini par l’oublier, Sarkozy n’a pas été élu pour ça. Alors continuons plutôt à débattre de la moralisation du capitalisme…

Pierre-Yves Geoffard est chercheur au CNRS.

Source : http://www.liberation.fr/economie

 

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