Plutôt qu'anticolonialiste, Nicolas Sarkozy est l'avocat de la bonne conscience française

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

Tribune de Sophie Bouchet Petersen dans Le Monde daté du 23 avril.

Triste coïncidence : c'est dans l'édition du Monde datée du 17 avril, jour anniversaire de la mort d'Aimé Césaire, que Jean Daniel tance Ségolène Royal pour n'avoir pas salué à Dakar l'audacieuse "profession de foi anticolonialiste" nichée dans le discours qu'y prononça Nicolas Sarkozy en 2007. L'auteur du Discours sur le colonialisme doit s'en retourner dans sa tombe ! J'ai trop de respect pour les engagements au long cours du fondateur du Nouvel Observateur pour ne pas avouer ma perplexité devant cette étrange distribution de bons et mauvais points.

Passons sur le fait que Ségolène Royal ne s'est pas rendue au Sénégal pour y faire l'exégèse d'un calamiteux discours présidentiel dont elle a, en plusieurs occasions, dénoncé le culturalisme daté et l'essentialisme insultant, produits d'une troublante méconnaissance de l'histoire africaine avant, pendant et après la colonisation. Elle a, à Dakar, développé sa propre vision de relations nouvelles avec l'Afrique du XXIe siècle. Elle n'a pas opposé le "pays réel" au "pays légal" (ces catégories maurrassiennes ne sont pas les siennes), mais distingué deux visions de l'histoire de France, deux manières de regarder l'Afrique, deux politiques pour aujourd'hui et pour demain.

C'est pourquoi elle a, sans euphémisation ni dolorisme, posé les mots justes sur ce qui fut. Car nul avenir commun ne se construira sur l'éternel retour de l'impensé colonial. Elle n'a pas, à Dakar, "accablé" la France, mais affirmé ceci : "C'est parce que j'aime la France, parce que je la crois suffisamment forte et généreuse que je la veux capable de regarder son histoire en face." Telle est, en effet, la condition d'une réconciliation non seulement du Sud avec le Nord, mais aussi de la France avec elle-même.

Le motif central des remontrances, certes amicales, adressées par Jean Daniel à Ségolène Royal est le suivant : le discours dakarois de Nicolas Sarkozy serait composé de deux parties antagoniques, l'une irréprochable relative à la colonisation et l'autre très contestable relative à l'Afrique. C'est cette incohérence qu'elle aurait dû pointer. Hélas, cher Jean Daniel, je n'ai nulle part trouvé dans le texte sarkozyen la réjouissante coupure épistémologique que vous avez cru y déceler.

Je ne suis, je l'avoue, pas tombée en pâmoison en entendant le président de la République énoncer des vérités d'évidence sur "les fautes et les crimes" de la colonisation et qualifier, comme le fait depuis 2001 une loi de la République, la traite et l'esclavage de "crime contre l'humanité". Dès le début de son propos, Nicolas Sarkozy glisse que le tort des Européens fut d'avoir "désenchanté l'Afrique" et voulu "façonner à leur image" des colonisés dont ils ont "abîmé l'imaginaire merveilleux".

La brutalité et le pillage ne sont pas tus, mais voilà installée l'opposition éculée entre tradition et modernité et ce qui sera plus loin complaisamment développé sur l'Afrique an-historique des mystères et de la magie. Quant à laisser entendre qu'on eut, en colonisant, surtout le tort de vouloir fabriquer du même avec de l'autre, c'est omettre que, du code de l'indigénat au travail forcé, en passant par les mille déclinaisons de la ségrégation raciale, sociale, scolaire, civique, tout concourut à institutionnaliser le refus d'égalité. Approche réductionniste de l'Afrique et évocation réductionniste de la colonisation forment, hélas, un tout cohérent.

Il faut rendre à Nicolas Sarkozy cette justice : de la loi scélérate sur "les aspects positifs de la présence française" aux propos dakarois en passant par ses discours de campagne, c'est avec constance qu'il s'efforce de faire la part faussement équitable entre les bienfaits et les méfaits de la colonisation, les "hommes de bonne volonté" et les "hommes mauvais", les pillages, les spoliations, les violences, mais les terres cultivées, les routes, les hôpitaux, les écoles...

Or le problème, comme l'a rappelé Ségolène Royal, ce n'est pas qu'il y ait eu de braves et de méchantes gens. C'est que la colonisation fut un système et une relation structurellement asymétriques. Là où le discours sarkozyen ruse - des vilenies indéniables mais aussi de bien belles choses et de si jolis sentiments -, Ségolène Royal tranche sans rien méconnaître de la complexité des situations vécues. Là gît le désaccord majeur.

Car il ne suffit pas de quelques mots crus et d'une "condamnation du cynisme et de la barbarie" pour mériter ce brevet de rupture anticolonialiste que Jean Daniel décerne bien légèrement à Nicolas Sarkozy. Encore faut-il prendre la vraie mesure du rapport de domination et de son ombre portée sur le temps présent. C'est parce qu'elle le fait que Ségolène Royal peut rendre hommage à ces consciences qui, comme Jean Daniel, s'insurgèrent au nom de valeurs dont la colonisation était la négation.

Il y a tout juste un an, Aimé Césaire nous quittait. Son oeuvre incandescente offre toutes les clés pour comprendre "la chosification" coloniale, l'ensauvagement du colonisateur et la duplicité de ceux qui s'évertuent à manier "l'oublioir". En 2005, Ségolène Royal avait recommandé à Nicolas Sarkozy la lecture du Discours sur le colonialisme. Il n'y a malheureusement pas puisé son inspiration. A moins qu'il ne l'ait lu comme celui dont Césaire brossait l'ironique portrait : "Son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience (...). D'un battement d'oreilles, il chasse l'idée. L'idée, la mouche importune."

Le discours de la bonne conscience intègre désormais ce qu'il n'est plus possible de nier. Mais il continue d'euphémiser l'histoire, de projeter ses fantasmes ethnocentrés sur ce qu'il ne comprend pas et d'offrir son renfort au cynisme d'Etat. J'aurais aimé, cher Jean Daniel, que votre perspicacité s'en avisât.

Sophie Bouchet-Petersen, conseillère de Ségolène Royal.

 

Publié dans Témoignages

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