Discours de S. Royal lors de la conférence sur "l'avenir des gauches en Europe", à Athènes 1/2

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

Monsieur le Président du PASOK et Président de l’Internationale socialiste, Cher George Papandreou,

Messieurs les Premiers ministres, Cher Massimo d’Alema, Cher Felipe Gonzalez,
Mesdames et messieurs les ministres et les députés,

Chers amis, chers camarades,

Permettez-moi tout d’abord de vous dire la joie que j’éprouve de revenir à Athènes. J’étais ici au Mégaron à l’automne dernier pour débattre sur la crise financière, à l’invitation de Christos LAMBRAKIS, que je salue très chaleureusement, et de Jean MANOS, que je remercie tout particulièrement.

Je garde de ce séjour un souvenir formidable, lié à la qualité de notre dialogue et des rencontres politiques et culturelles. J’en ai retiré, face au Parthénon, les plus belles pages de méditation politique de mon livre « Femme Debout », écrit avec Françoise Degois.

Entre nos Nations et le monde, l’Europe est aujourd’hui à la croisée des chemins. Or nos peuples n’ont plus guère confiance en elle, et c’est cette confiance qu’il faut rebâtir, sur d’autres bases pour qu’elle ne soit plus regardée comme, au pire la complice du capitalisme sans foi ni loi qui est à l’origine du désastre humain d’aujourd’hui, au moins pire comme une entité lointaine, et peu démocratique.

Et pourtant, nos peuples savent aussi exprimer un besoin d’Europe. L’idée d’Europe est en hausse dans toutes les enquêtes d’opinion à partir de deux idées simples :

  • « à plusieurs nous sommes plus forts »,
  • « nous avons besoin de protection ».

Deux attentes simples , claires, que l’on peut traduire par :

  • le refus du chacun pour soi,
  • la soif de solidarité.

Qui peut dire que ce ne sont pas là des valeurs de gauche ?

Disons-le sans détour et sans complaisance à l’égard de nous-même, pour bien prendre la mesure du défi à relever et de la responsabilité qui est la nôtre, à gauche.

Oui, disons-le sans détour, nous vivons un paradoxe inquiétant mais aussi plein d’espoir si nous sommes à la hauteur de notre tâche. Quel est-il ?

Tout devrait réussir à la gauche européenne. La faillite de Wall Street et la crise financière mondiale ont entraîné la condamnation du libéralisme et ont fait place à des demandes que la gauche a toujours défendues : le besoin d’Etat, la demande de protection sociale, des règles financières réelles, la nécessité de mettre la finance au service de l’économie et l’économie au service du progrès humain.

Bref, concevoir et réaliser ce que j’ai appelé, et qui n’a jamais été autant d’actualité, un ordre juste économique, social et écologique.

Seulement voilà, les droites au pouvoir ont aussi compris cette mutation. Et après avoir, comme en France, promis les ruptures libérales et même affirmé leur admiration du système des prêts hypothécaires de l’administration Bush, les droites retournent leur veste et reprennent sans vergogne le vocabulaire de la gauche, sans changer pour autant de politique : mollesse dans la régulation d’un système bancaire qui n’en fait toujours qu’à sa tête, injustice fiscale insolente qui perdure, des services publics en détresse comme l’enseignement supérieur , l’hôpital, la culture et la recherche.

Et enfin – et la liste n’est pas close – une timidité coupable dans les politiques de développement durable alors que le réchauffement planétaire s’accélère et qu’il y a, dans la croissance verte, la clé d’un combat victorieux contre la désindustrialisation de l’Europe qui jette à la rue des dizaines de milliers d’ouvriers victimes.

Victimes d’une absence de clairvoyance et de volonté pour anticiper les mutations porteuses d’avenir : énergies renouvelables, transports propres, habitat durable, agriculture sans pesticide, protection et valorisation des ressources maritimes, valorisation des déchets, etc.

Et qui peut dire que les valeurs écologiques ne sont pas de gauche ? Elles le sont. Profondément.

Penser aux générations futures avant de penser à soi-même, partager un patrimoine que l’on sait limité, réparer ce qui a été détruit par l’autre, économiser l’eau même si on la croit abondante, penser qu’à l’autre bout de la planète, des centaines de millions d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable et que les guerres, les déplacements massifs de population viendront désormais de la lutte pour l’accès à l’eau potable. Oui, ces raisons et ces façons de faire et de penser sont passionnément de gauche.

Je crois profondément que nous pouvons vaincre l’ensauvagement du monde en transformant l’Europe pour en faire un modèle de civilisation. Ce mot-là aussi a été instrumentalisé, détourné, raison de plus pour ne pas le lâcher.

Il ne faut pas renoncer à cette ambition, car la crise que nous traversons est aussi morale, comme toute crise de civilisation.

Nous devons transformer l’Europe.

Appuyons-nous pour cela sur l’attente et l’impatience des peuples. Car nos peuples attendent l’Europe !

La crise a révélé notre communauté de destin. De Paris à Vilnius, de Stockholm à Athènes, il existe une fraternité de ceux qui souffrent et qui espèrent, une fraternité des peuples, et une « communauté des ébranlés » pour reprendre le beau et le puissant concept du philosophe Jan Patockà.

Notre devoir est là, à nous les gauches européennes, c’est la tâche historique de notre génération, au même titre que celle d’avant nous a fait l’élargissement et la réunification après la chute du mur, et que celle d’avant a fait l’Europe après les horreurs de la guerre.

Oui, la tâche historique de notre génération c’est de transformer les ébranlements, les basculements de notre époque pour construire, grâce à un désir d’avenir commun, une nouvelle harmonie humaine.

Et cette nouvelle harmonie, il faut l’imaginer dans un monde dans lequel l’hégémonie occidentale n’est plus. La globalisation marque en effet la fin du monopole que l’occident détient depuis la fin du XVIIème siècle sur l’histoire du monde.

Pour la première fois, le sud représente la moitié de la population mondiale. La Chine, l’Inde, l’Amérique latine et la Russie assurent plus de la moitié de la croissance mondiale. En 2025, les pays émergents vont représenter 65% du PIB mondial.

Dans ce contexte, je pense, et je l’ai dit à Dakar récemment, que le partenariat entre l’Europe et l’Afrique constitue un choix géostratégique majeur pour peser dans le nouveau monde multipolaire qui se met en place, et dont nous ne devons pas rester des spectateurs inertes.

Et d’ailleurs, dans le cadre des Universités Populaires Participatives que j’ai créées avec mes amis, notamment Jean-Louis BIANCO ici présent, dans la continuité du livre écrit avec Alain TOURAINE « Si la gauche veut des idées » ; je vous invite à suivre sur le site Désirs d’Avenir la prochaine Université populaire sur « Afrique-Europe, quel partenariat », avec de nombreux intellectuels africains qui aura lieu le lundi 18 mai prochain à Paris.

Les peuples d’Europe nous attendent. C’est ainsi qu’il faut comprendre le message envoyé par la puissance des mouvements sociaux de salariés avant et pendant le premier mai, celui qu’ils feront entendre dans les manifestations européennes de Madrid après-demain le 14, de Bruxelles le 15, de Berlin et de Prague le 16 mai.

Nous devons leur dire un grand « oui ». Oui, la gauche européenne, comme vous, avec vous, est prête à porter le projet d’une Europe où les travailleurs européens ne seront plus en concurrence les uns contre les autres, mais solidaires les uns des autres pour arracher d’autres conquêtes sociales.

C’est pourquoi, la responsabilité historique des gauches européennes c’est de définir les raisons et les façons de cette « nouvelle civilisation ».

L’Europe doit aussi avoir les moyens d’agir. Prenons l’exemple du G20 de Londres, où de nouvelles règles financières ont été adoptées. Mais que deviendront ces avancées déjà bien insuffisantes, si en plus l’Europe ne dispose pas de la puissance pour les réaliser ?

Or, aujourd’hui, les raisons de l’échec de la gouvernance de la zone euro sont parfaitement identifiables. L’Union n’a pas de cadre institutionnel à la mesure du rôle qu’elle entend jouer : la Banque centrale européenne n’a aucune compétence en matière de supervision, les autorités de contrôles sont nationales, il n’y a pas de ministère des finances européen, L’ECOFIN a renoncé à toute approche normative et n’est plus qu’un forum de discussion, et la zone euro n’est gérée que du point de vue de la politique monétaire. Il faut le dire clairement : à ce rythme, ce sont les Etats-Unis qui auront le leadership sur la réforme des réglementations.

Et malgré notre amitié pour Barack OBAMA et le rôle exemplaire de conciliateur qu’il a joué au G20 de Londres, nous devons assumer notre responsabilité car l’amitié n’empêche pas la volonté de maîtriser notre destin en partenariat intelligent et clairvoyant.

Au fond, il s’agit de réinventer les gauches pour réinventer l’Europe

Oui, je crois que nous sommes engagés dans une profonde mutation, ce basculement des repères, et c’est à nous, socialistes européens, de l’inventer, de l’accompagner et de la faire vivre lorsque nous avons le pouvoir d’agir.

Je ne fais pas partie des déclinologues, de celles qui se lamentent en regardant la carte politique de l’Europe.

Publié dans Ségolène Royal

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