A Corbeil, la machine Dassault prend l’eau
Dans la ville de l’Essonne, dont l’ex-maire milliardaire a été déclaré inéligible, la campagne des municipales a repris.
Le «système Dassault» mis au jour. En septembre, Corbeil-Essonnes votera pour un nouveau maire car le 8 juin, le Conseil d’Etat a invalidé les municipales de mars 2008. Dans un communiqué, la haute juridiction résumait : «Divers éléments établissaient l’existence de dons d’argent d’une ampleur significative de la part du maire sortant [Serge Dassault, ndlr], à destination des habitants de la commune. […] Ces faits ont été de nature à altérer la sincérité du scrutin et à en vicier les résultats.» Logiquement, les comptes de campagne de l’avionneur et propriétaire du Figaro ont été rejetés, les dons d’argent n’y figurant pas et, «en conséquence, l’intéressé a été déclaré inéligible pour un an aux fonctions de conseiller municipal». Dassault tricheur ? Le sénateur (UMP) s’est étouffé, à l’annonce de la décision de justice : «Ce sont tous des socialistes [au Conseil d’Etat, ndlr].»
Depuis des années, des rumeurs de corruption, de pressions, donnent une odeur désagréable à la politique de cette ville de l’Essonne de 40 000 habitants. La rumeur s’est faite si persistante qu’elle a mis un nom sur ces malversations supposées : «système Dassault».
Etrange prêt. L’homme qui en a révélé tout ou partie s’appelle Bruno Piriou. Un communiste, fils d’ouvrier, conseiller municipal et opposant historique de Dassault. Ironie de l’histoire, lui aussi a été déclaré inéligible, pour n’avoir pas indiqué dans ses comptes de campagne la location d’une salle pour 2 629 euros qu’il croyait gratuite. Pendant la campagne, il a tout fait pour déstabiliser Serge Dassault. Et les occasions n’ont pas manqué. La cour régionale des comptes a épinglé très sévèrement la gestion de la commune en 2006, à tel point que le préfet avait dû régler le budget. En 2007, un conseiller municipal des Tarterêts a touché un étrange prêt de 500 000 euros de l’avionneur. Le 8 février 2008, une journaliste de France Inter, un peu trop insistante, a été secouée par les gorilles du maire lors d’une réunion publique sans que celui-ci ne bouge le petit doigt. Enfin, un proche du maire a menacé de mort Piriou en public. A tel point que le communiste a dû s’assurer les services d’un garde du corps.
A la veille des élections de mars 2008, le climat est tendu. Les résultats du premier tour donnent la faveur à Bruno Piriou. Sa liste n’a recueilli que 31,1 % des votants (contre 40,8 % pour Dassault), mais le socialiste Carlos Da Silva (député suppléant de Manuel Valls) et ses 21,2 % le rejoignent. Au soir du second tour, les résultats donnent cependant Dassault vainqueur. De 170 voix. Piriou soupçonne Dassault d’avoir triché et commence à enquêter. Il réunit des témoignages attestant des dons d’argent de Serge Dasault. Ainsi, Catherine P. qui affirme, selon un témoignage retenu par le Conseil d’Etat, «avoir vu, le jeudi 13 mars 2008, M. Serge Dassault placer un billet directement dans le porte-monnaie d’une personne âgée faisant ses courses au marché […]».
Mieux, il rapporte cinq témoignages écrits de jeunes affirmant avoir reçu des enveloppes destinées à faire voter Dassault dans les cités. Mais ces jeunes ne se présentent pas au Conseil d’Etat. Pour Bruno Piriou, ils ont subi des pressions. Qu’importe, l’essentiel est là. La haute juridiction administrative ne s’est pas contentée comme le tribunal administratif de Versailles un temps d’invalider l’élection. Elle prononce l’inéligibilité.
«Fantasme». Dans les cités de Montconseil et des Tarterêts, les avis sont partagés sur l’existence d’un «système». Certains affirment que la magouille est de notoriété publique, d’autres, comme Azzedine Ouis, président de l’association Millenium, l’écarte : «Je peux dire la même chose au Conseil d’Etat, dire qu’on m’a donné des billets. Dassault, il y a un fantasme autour de lui.» Avec des associations et d’autres personnalités, Azzedine Ouis envisage de monter une liste et parle de Dassault comme d’un «homme bien»,«pragmatique»,«proche des gens». «Dans chaque quartier, il a des relais avec des gens qui ont son numéro.» Mais l’hagiographie s’estompe quand Mounir (1), habitant des Tarterêts, évoque «les enveloppeurs» : «J’ai vu un ami entrer à la mairie et ressortir avec une enveloppe de 45 000 euros. Il me l’a montrée.»
Selon lui, «il y a des gens qui sont proches de Dassault. Ils prennent l’avion ensemble. Dassault leur donne des enveloppes. Ils distribuent une partie, gardent l’autre pour eux et doivent se débrouiller pour que les gens votent dans le bon sens.» Et de hocher la tête : «Le système ne peut pas s’arrêter comme ça.»
Hésitation. Mais, déjà, la campagne a repris. Une liste verte s’est montée avec Christian Picard, Bruno Piriou a trouvé en Michel Nouaille un successeur, le socialiste Carlos Da Silva couvre les murs de la ville. A droite, l’hésitation est palpable. Xavier Dugoin, connu pour ses nombreux démêlés judiciaires, s’est déclaré candidat hier, sans même attendre une éventuelle investiture de l’UMP, alors que Serge Dassault lui préférerait un proche de son équipe comme Jacques Lebigre. Pour Bruno Piriou, c’est sûr, «l’été va être chaud».
(1) Le prénom a été changé.
Source :http://www.liberation.fr