Mais où est donc passée Ségolène? 2ème partie

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

Source: le Monde.fr

A l'heure de l'apéritif – soda-cognac ou jus de fruit-cognac pour tout le monde – on parle de la campagne régionale. La présidente n'est pas mécontente des derniers tours qu'elle a joués " à tous ces conformistes " qui se sont moqués d'elle lorsqu'elle a provoqué François Bayrou au milieu de son congrès. Quelques jours auparavant, les militants du MoDem de Charente-Maritime n'ont-ils pas majoritairement accepté la proposition qui leur était faite ? Rue de Solférino, on a préféré jouer profil bas en assurant qu'il s'agit d'une " démarche individuelle ". " Le PS devrait me suspendre ! ", lance avec une pointe de jubilation l'ancienne candidate à la magistrature suprême, persuadée de posséder " un temps d'avance ". " Au fond d'eux-mêmes, les dirigeants du parti savent que j'ai raison et que ma façon de faire correspond à ce que les électeurs attendent. D'ailleurs, la prochaine fois, ils feront comme moi. " Alors que dans la plupart des autres régions, les listes socialistes sont monocolores, Ségolène Royal a également enrôlé des élus écologistes sortants et deux dirigeants syndicaux, qui se sont illustrés dans les conflits sociaux durs qu'a connus la région à Chatellerault (New Fabris) et Cerizay (Heuliez). Parmi les communistes, la présidente de région compte aussi des supporteurs. Paul Fromonteil, figure régionale du PCF, et qui fut longtemps le secrétaire particulier de Georges Marchais, se dit désolé que " les camarades n'aient pas fait alliance au premier tour avec Ségolène ".

L'ouverture à la mode Royal incommode cependant un certain nombre de socialistes du cru. Ils font remarquer que l'hospitalité dont fait preuve la présidente en court-circuitant les instances du PS dénature les listes telles qu'elles ont été adoptées par les adhérents. Publiée fin janvier, une lettre ouverte collective lui reproche de " brouiller un peu plus les repères de chaque militant de gauche ". Les signataires objectent que le " débauchage " d'écologistes voire de communistes rendra plus difficile l'union au second tour et que le flirt avec le MoDem, faiblement implanté dans la région, n'est pas nécessaire pour l'emporter. Ce modus operandi, protestent-ils, permet de faire du Poitou-Charentes un lieu d'expérimentation au seul bénéfice de la stratégie personnelle de la présidente dans la perspective des échéances de 2012.

" Le problème va bien au-delà du parti. En vérité, Ségolène Royal entretient un rapport parfaitement allergique avec toute organisation collective structurée, considère Pouria Amirshahi, proche de l'aile gauche du PS, patron de la fédération de Charente et membre de la direction nationale socialiste. Je suis toujours surpris par le fait qu'elle prend généralement ses décisions au dernier moment et respecte rarement son agenda. Il y a chez elle un curieux mélange de dame patronnesse dans ses manières d'être et d'anticonformisme, voire de tête brûlée, dans ses façons de faire. " En vérité, la présidente de Poitou-Charentes n'est guère contestée dans son fief. " L'ouverture au MoDem fait un peu tousser, mais Ségolène n'a pris personne en traître ; elle avait clairement annoncé la couleur. Moi, pour rien au monde je ne changerais de présidente de région ", assure Michel Gourinchas, maire de Cognac et membre de l'aile gauche du PS, tout comme Pouria Amirshahi. Venu accompagner Ségolène Royal à Barbezieu, il se dit impressionné par " son énorme popularité ". Les nouveaux alliés de la présidente, de leur côté, semblent conquis. " A cause de son meeting du Zénith sur la fraternité, en septembre 2009 à Paris, et de l'accrochage de Dijon, je n'avais pas forcément d'elle une très bonne image, avoue Alexis Blanc, chef de file des centristes du MoDem ralliés aux listes Royal. Or j'ai découvert une personnalité très différente. Elle bosse beaucoup, c'est une très bonne tacticienne et elle sait exactement ce qu'elle veut pour la région. "

LA PASIONARIA D'HEULIEZ

Sauvé de la disparition avec l'aide du conseil régional, le poulet de race Barbezieux ne fait pas partie des grands symboles du bilan du premier mandat de Ségolène Royal en Poitou-Charentes. La présidente, visitant la ferme d'un éleveur qui a participé au renouveau de ce poulet d'élite " noir à crête rouge, fier de sa terre, fier de sa chair ", aurait été bien capable d'en faire la mascotte de sa campagne. Elle a préféré mettre en avant d'autres " marqueurs " propres à être captés par l'opinion. Avec un rare savoir-faire, elle a su mettre en avant quelques repères symboliques afin de populariser son credo de la " croissance verte " et de la défense de l'emploi. Ainsi, elle est surtout devenue la Pasionaria d'Heuliez, ce qui lui permet de plaider simultanément ces deux causes. Cette entreprise lâchée par les grands constructeurs automobiles s'est lancée dans la production de véhicules électriques avec l'aide de la région, qui est devenue actionnaire. Lors d'une visite officielle, on a vu Ségolène Royal littéralement harceler Luc Chatel, alors ministre de l'industrie afin que, devant les photographes, il prenne place à son côté à bord de l'un des modèles pour lequel Heuliez réclamait une aide publique.

Elle a aussi mis en route un dispositif de microcrédits pour les personnes à faibles revenus (la région cautionne des prêts et prend à sa charge les intérêts). Sans oublier le " pass contraception " destiné aux lycéennes, contesté par le gouvernement mais que le Parti socialiste a décidé d'intégrer dans son programme national. A droite, on dénonce " une gestion solitaire et une majorité totalement silencieuse ". Faute d'avoir trouvé un bon angle de tir, on s'en prend surtout au talent manœuvrier de la présidente, quitte à déraper. Le secrétaire d'Etat aux transports Dominique Bussereau, chef de file de l'UMP en Poitou-Charentes, a dû s'excuser après avoir traité de " harkis " les responsables locaux du MoDem ralliés à la gauche.

FRANC FOU RIRE

On s'en doute, l'activisme de Ségolène n'indispose pas seulement à droite. Michèle Sabban, vice-présidente (PS) de la région Ile-de-France et présidente de l'Assemblée des régions d'Europe se remémore, mi-amusée mi-agacée, le " spectacle saisissant, à la limite de la caricature, offert par Mme Royal lors du sommet de Copenhague, lorsque Arnold Schwarzenegger et Albert de Monaco venaient d'entrer dans l'ascenseur bondé du centre de congrès : j'ai alors vu Ségolène bousculer tout le monde pour monter elle aussi. C'est là que le “bip” de surcharge a retenti. Elle n'a pas bougé. Il a fallu que quelqu'un descende pour que les portes se ferment… Une autre fois, elle n'était pas contente parce que Jean-Paul Huchon, président de la région Ile-de-France, était filmé à côté d'elle par les télévisions. Ça l'a mise en boule. "

Ces derniers mois, les manières volontiers flamboyantes mais parfois cassantes de Ségolène Royal ont provoqué le départ d'une partie de l'équipe avec laquelle elle avait mené, et failli remporter, la bataille du congrès de Reims. Car chez Ségolène Royal, les coups de grisou ne sont pas seulement médiatiques. Certains de ses anciens fidèles racontent qu'un jour de colère, elle se mit à jeter tout ce qui traînait sur les tables de son quartier général du boulevard Raspail. La feuille d'impôts d'une collaboratrice partie déjeuner et un flacon de parfum qui se trouvaient là finirent à la poubelle. Quant à Pierre Bergé, avec lequel elle eut maille à partir – la faute à une facture de 41 000 euros présentée par la société d'André Hadjez, le compagnon de Ségolène Royal, au titre d'une très controversée refonte du site Internet de Désirs d'avenir – il a choisi le camp de Vincent Peillon. L'ancien pdg d'Yves Saint Laurent prendra à sa charge les 8 000 euros mensuels du local " royaliste " du boulevard Raspail… jusqu'au printemps 2011. Les dépenses au titre de la présidentielle de 2012, en effet, sont comptabilisées à partir d'un an avant la date de l'élection. Il choisira alors quel candidat de gauche bénéficiera de ses largesses. De toute évidence, ce ne sera très probablement pas le même qu'en 2007.

" Au Parti socialiste, je peux compter sur beaucoup plus de gens qui me sont fidèles que vous ne le croyez. Jean-Louis Bianco, qui fut secrétaire général de l'Elysée sous François Mitterrand, ou de jeunes élus comme Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, ou Guillaume Garot, le député-maire de Laval. Je ne suis pas sûre que Martine Aubry en ait autant ", objecte Ségolène Royal dans la voiture qui la ramène vers Poitiers. Tout en contemplant la campagne charentaise à travers la vitre, elle éreinte d'une voix égale, presque neutre, ces hiérarques du PS auxquels elle dit " ne rien devoir, moins que rien ". " Des gens dont certains ne savent même plus pourquoi ils sont socialistes. " L'instant suivant, elle part dans un franc fou rire en assurant que, oui, ses adversaires ont raison de penser qu'elle est " capable de tout ". On se hasarde à poser la question qui, précisément, les taraude. Pourrait-elle concourir en 2012 contre le ou la candidate investi(e) par le PS ? " Je ne me laisserai pas marcher dessus, prévient-elle après un instant de réflexion. Si les primaires ne sont pas correctes, s'il y a de la triche, je reprendrai ma liberté. Il pourrait y avoir des recompositions… " D'ici là, comment compte-t-elle rebondir après les régionales ? Ségolène Royal sait botter en touche. " On verra bien. Les choses finiront par se cristalliser. " Et puis, elle lance, regardant de nouveau dans le lointain : " Il n'y a pas de politique sans événements fracassants. " Tremblez, ténors socialistes !

Jean-Michel Normand

 

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Publié dans Ségolène Royal

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