Karachi : l’ex-juge Bruguière doit-il rendre des comptes ? 1/2
Dans cette affaire d’une grande tristesse et qui ne sent pas bon du tout, il y a un homme qui est régulièrement cité mais qui semble passer entre les gouttes : l’ex juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière. On parle bien de son attitude trouble, mais il ne fait pas les gros titres comme si on parlait de lui puis que l’on passait à autre chose sans s’appesantir.
Si vous disposez d’une heure de temps je vous conseille fortement de regarder avec attention cette émission d’arrêt sur images (@si) dirigée par Birenbaum en présence de Magali Drouet, fille d’une des victimes, Nicolas Beau de Bakchich.info et Fabrice Arfi de Médiapart.
Il est inutile de rappeler les faits car ils ont abondamment été développés par Olivier Bonnet (ou moi-même) ici à Agoravox. Les principaux personnages mis en cause sont Edouard Balladur, Jacques Chirac, François Léotard, Nicolas Bazire, François Pérol, Renaud Donnedieu de Vabre et Nicolas Sarkozy. Et on parle d’un autre personnage qui, pourtant, a eu un rôle déterminant car c’est lui qui a mené cette enquête le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière. Or s’il est cité, la presse semble glisser sur lui comme de l’eau sur un poisson. Et pourtant. Oui, et pourtant s’il y a des implications directes des politiques dans cette vente d’armes au Pakistan, la principale personne responsable de la recherche de la vérité afin que justice soit faite c’est bien le juge en charge de l’enquête. Ceci veut dire en terme clair que si les politiques ont voulu étouffer ou détourner cette affaire le principal artisan de cette ignominie en serait sans conteste le juge en charge de l’enquête et ce juge s’appelle Jean-Louis Bruguière.
Dans cette vidéo on reste ébahi de ce que raconte Magali Drouet la fille d’une des 14 victimes de cet attentat du mois de mai 2002. On est ébahi et aussi scandalisé. De fait l’affaire bascule quand elle passe des mains du juge Bruguière aux deux juges Yves Jannier et Marc Trévidic après que le premier est devenu candidat UMP aux élections législatives. Il faut noter au passage deux éléments importants : l’étiquette de ce juge (UMP) et la candidature de Burguière qui était illégale (source Wikipédia) ce qui a contraint le Conseil supérieur de la magistrature à obtenir sa démission de la magistrature en juin 2007. On peut donc légitimement se poser la question de savoir si le juge n’avait pas été candidat si cette affaire n’aurait pas été enterrée. Définitivement. Mais elle bascule en deux temps en vérité. Le premier temps est ce changement de magistrat, le second lorsque les familles des victimes décident de changer d’avocat. Le précédent semblait se contenter de la situation telle qu’elle était allant même jusqu’à dire à Magali Drouet, selon ses propres termes, qu’elle(s) commençai(en)t à l’emmerder avec cette histoire. On appréciera cette sortie. Le changement d’avocat fait suite à plusieurs conversations avec Guillaume Dasquié lors desquelles elle découvre qu’elle peut avoir accès au dossier ce que, semble-t-il, ni l’association SOS attentat, ni, ce qui est tout aussi étrange si ce n’est plus, son avocat n’avaient averti les familles des victimes.
C’est donc la combinaison du changement de juges et de la lecture par ces juges de l’article de Médiapart qui change l’orientation de cette affaire et du changement d’avocat qui cette fois-ci rend médiatique cette affaire. L’Elysée, par l’intermédiaire d’un des conseillers a bien tenté de détourner Magali Drouet d’aller plus loin lui disant qu’il ne fallait pas croire tout ce que disait la presse, car, voulant sans doute préserver son état psychique, elle risquait de devenir folle en somme à se casser la tête avec des hypothèses plus farfelues les unes que les autres. Et ce conseiller est devenu blanc quand il a découvert que le nouvel avocat était maître Nicole qui s’est distingué dans au moins deux affaires : le juge Borel et la scientologie. Le premier cas est également une affaire d’état avec possible implication du gouvernement au plus haut niveau de Djibouti et du gouvernement français pour avoir pu bloquer la justice et détourner la vérité d’un assassinat qui paraît de plus en plus vraisemblable vers la thèse d’un suicide. Le second n’est lié qu’indirectement à l’Elysée avec les déclarations douteuses de madame Mignon ex-conseillère de Sarkozy qui ne voyait aucun problème avec la scientologie et Tom Cruise éminent scientologue et proche de Sarkozy.
Le juge Bruguière doit donc des comptes et s’expliquer :
Pourquoi, alors que le procureur Debacq anti-terroriste s’oriente vers la piste pakistanaise ne s’oriente-t-il que vers la piste Al Qaida ?
Pourquoi (source Libération) alors que le 2 septembre 2002, Philippe Japiot, patron de la branche internationale du groupe, lui écrit pour que sa société se constitue partie civile : « C’est à raison de l’exécution de ce contrat que les onze ingénieurs et techniciens ont été assassinés [dans l’explosion du bus, ndlr] dans des conditions particulièrement odieuses et que douze de leurs collègues ont été gravement blessés dans l’exercice de leur mission. » ne poursuit-il pas cette piste ?
Pourquoi ne demande-t-il pas l’ensemble des pièces du contrat de la vente d’armes qui pourraient expliquer cet attentat ?
Pourquoi les premières pièces apportées au dossier par le procureur Debacq, dont plusieurs disquettes de photos émanant des services américains sous la direction de Bennett ont-elles été annulées et détruites ?
Pourquoi malgré ces destructions alors qu’il restait encore un e-mail de ce service américain indiquant que les autorités locales privilégiaient la piste pakistanaise n’a-t-il pas poursuivi dans cette voie ?
Pourquoi n’a-t-il pas convoqué monsieur Bennett ?
Pourquoi n’a-t-il pas cherché à reconstituer ces documents détruits et annulés - les documents originaux n’ayant eux pas été détruits - en respectant la voie légale si tant est que la voie prise antérieure étant illégale (il s’agit d’un problème de territorialité, le procureur de Paris ne pouvant paraît-il pas faire d’investigation hors du territoire français sauf que ces investigations avaient été faites dans l’ambassade de France à Karachi qui est par définition une extension de la France à l’étranger et bien située sur un sol déclaré français) ?
Pourquoi n’a-t-il pas demandé les notes des compte-rendus des réunions du pouvoir pour ces ventes d’armes alors que le dossier financier de celles-ci de la justice les avait dès mars 2002 ?
Pourquoi en sept ans n’a-t-il reçu que deux fois les familles des victimes ?
A-t-il reçu des ordres ou est-ce de sa propre initiative qu’il a décidé de se concentrer sur la seule piste Al Quaida ?
Sa candidature aux législatives comme candidat UMP a-t-elle une signification politique en tant que proximité du pouvoir ? Cette proximité a-t-elle eu une incidence sur ses décisions dans cette enquête ?
A ces questions nous pouvons en ajouter quelques-unes.
Par exemple au parquet : Pourquoi, selon vous, n’y a-t-il pas de faits nouveaux et que cette piste pakistanaise ne serait pas crédible alors que les juges en charge de l’affaire viennent de demander au ministère de l’armée de lever le secret défense ?
Par exemple à la justice et au pouvoir : Pourquoi les pairs de monsieur Bruguière compte tenu des nouvelles révélations, du moins des révélations publiques de cette affaire car ces éléments sont connus depuis 2002, ne convoquez-vous pas l’ex-juge Bruguière pour qu’il s’explique ? S’il advenait que les juges d’instructions soient supprimés, les affaires en cours seraient-elles retirées des mains de ceux qui les traitent ou cela ne concernera que les nouvelles affaires ?
Par exemple à la presse : Pourquoi cette affaire a-t-elle du mal à se développer quand on voit que le vol de Rio a tenu en haleine la France pendant plus de quinze jours ? Et pourquoi dans cette mayonnaise qui refuse de prendre le juge Bruguière passe-t-il entre les gouttes, même s’il est cité alors qu’il est évident qu’il pourrait être incriminé au premier chef dans le possible étouffement de cette affaire, sa responsabilité étant majeure et centrale, sa faute impardonnable ?
Il paraît en tout cas évident que cet ex juge ne peut pas ne pas répondre de ses actes et que la justice, s’il s’avère qu’il a délibérément détourné la vérité pour protéger des politiques, doit passer et que si sanction il doit y avoir elle doit être à la hauteur des enjeux.
Je vais conclure par un autre élément qui déborde le cas du juge Bruguière mais qui est une des parties passionnantes de cette émission. Cette affaire est vue différemment selon les personnes impliquées. Magali Drouet veut la vérité et peu lui importe que ce soit une lutte intra pakistanaise ou l’arrêt du versement des rétrocommissions qui soit la cause de la mort de son père et des 13 autres personnes, même si elle penche plus pour la seconde hypothèse. En revanche il est certain qu’il y a deux affaires imbriquées : la vente d’armes avec, il faut le rappeler, des commissions versées et une vente à perte. Ce dernier point ne sera jamais assez rappelé car il n’y avait aucun intérêt pour la France à vendre à perte. Cela implique au moins à demander au pouvoir de l’époque des explications pour ce genre de vente à perte. Et si des personnes ont déjà été jugées et condamnées pour cela, ceux qui en ont donné les ordres (Balladur, Bazire, Léotard et Sarkozy) doivent eux aussi être sanctionnés. Et dans un second temps il faut vérifier que cette vente précipitée et à perte ne l’a pas été pour obtenir des rétrocommissions afin de financer la campagne électorale de Balladur aux présidentielles de 1995. La seconde affaire est l’attentat pour lequel, après l’élimination de la piste Al Quaida, deux théories s’affrontent : une lutte intra pakistanaise (théorie Backchich) et la théorie (Médiapart) de l’arrêt des versements des commissions décidé par le pouvoir Chirac (confirmé par Charles Million) pour assécher les finances du clan de Balladur qui aurait bénéficié de rétrocommissions.