Ségolène Royal vue par Jean Baubérot : «Une femme compétente et de convictions».

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

Voici une interview de Jean Baubérot à propos de Ségolène Royal, parue dans le N° 3210 du magazine Réforme :

« Une femme compétente et de convictions »


Questions à Jean Baubérot, historien et sociologue. Il fut aussi conseiller de Ségolène Royal, ministre déléguée à l'Enseignement scolaire. Il témoigne au moment où la candidate socialiste lance son programme.

propos recueillis par Jean-Luc MOUTON

Dans quelles conditions avez-vous été amené à faire partie du cabinet de Ségolène Royal ?
J’ai publié, en 1997, un ouvrage sur la morale laïque que l’éditeur a envoyé à diverses personnalités, dont Ségolène Royal. Elle était alors ministre déléguée à l’Enseignement scolaire du gouvernement Jospin auprès d’Allègre, ministre de l’Education nationale. C’est elle qui a pris contact avec moi, ce qui est bien dans sa manière, simple et directe. Lors de ce rendez-vous, j’ai été séduit par sa spontanéité et sa disponibilité. Elle m’a proposé de m’occuper des «initiatives citoyennes» qu’elle venait de lancer. Il fallait impulser une formation à la citoyenneté et soutenir les expériences intéressantes déjà faites par certains professeurs.

J’ai accepté de tenter l’aventure pour six mois. J’y suis resté treize mois et je suis parti quand j’ai été élu président de l’Ecole pratique des hautes études. J’étais le franc-tireur d’un cabinet composé surtout d’énarques et de profs du secondaire. J’avais de fait une relation confiante avec elle, libre et sans complexes.

Quels souvenirs gardez-vous de son comportement avec ses collaborateurs ? Certains ouvrages récemment parus la décrivent comme cassante, dure, autoritaire…
Elle est avant tout très exigeante. Elle s’estime chef d’orchestre et a des objectifs précis. Il faut que ses divers collaborateurs fonctionnement à partir du tempo qu’elle donne. Au début, je me suis fait un peu «remonter les bretelles» car j’avais l’habitude de commander et donc je prenais des initiatives sans lui en référer. Mais je peux témoigner qu’elle l’a toujours fait en me respectant, en m’expliquant ce qui n’allait pas, jamais devant d’autres personnes du cabinet... et avec un charmant sourire ! Je ne l’ai jamais trouvé cassante. Et j’ai vite compris comment il fallait fonctionner. Par contre, une fois l’erreur venait d’elle, elle l’a assumée sans essayer de me faire porter le chapeau. C’est assez rare pour être noté.

Je pense qu’une femme qui fait une carrière politique est forcément un peu autoritaire. Certains hommes n’acceptent pas facilement d’être commandés par une femme. Et un ministre, c’est un peu Daniel dans la fosse aux lions car des membres du cabinet tentent de tirer leur ministre vers leurs propres objectifs. Elle devait avoir une connaissance générale de tous les dossiers pour ne pas se laisser entraîner. Sans parler de la résistance passive des administrations qu’il faut continuellement tenter de vaincre à chaque tentative de réforme.

Ses détracteurs la disent encore obsédée par les questions d’image et de présence dans les médias depuis de longues années…
Elle est soucieuse de son image, cela au service de ses convictions. Elle a de vraies convictions. Certains socialistes ne la suivaient pas sur des questions comme le bizutage. Nous nous heurtions à de très puissantes associations d’anciens élèves. Elle prenait des risques et se montrait sensible à l’écho rencontré. Je crois qu’elle en voulait un peu à Lionel Jospin de ne pas disposer d’un ministère plein. Elle ne ménageait pas ses efforts pour rétablir une bonne image des profs, à l’encontre de son ministre, Claude Allègre, qui ne les épargnait pas.

Son ambition à de très hautes fonctions était-elle déjà sensible ?
Sur le moment, je ne l’ai pas senti. Avec le recul, certaines attitudes me font penser qu’elle estimait ne pas avoir dit son dernier mot en étant ministre délégué. Je pense que, jeune conseillère de Mitterrand, elle a beaucoup observé et appris. Nous avons parfois parlé de lui et de sa manière terrienne de faire de la politique, comme si elle voulait s’en inspirer dans une carrière qu’elle imaginait plus longue et plus ambitieuse.

Quelles sont, d’après vous, ses convictions propres et la source de son engagement ?
Elle est de famille catholique et semble avoir été marquée par cette éducation. Elle m’a pourtant confié qu’elle s’était éloignée de l’Eglise catholique en raison de son antiféminisme. Certaines valeurs chrétiennes l’intéressent, le dépassement d’une raison instrumentale par exemple. François Hollande et Ségolène Royal ont cheminé dans « l’écurie de Jacques Delors », et sans doute là l’imprégnation d’un humanisme chrétien a continué, mais sans référence explicite, dans une attitude d’attirance et de dissensus.

Sur le plan politique, elle n’est ni marxiste ni d’un socialisme doctrinaire. Elle a un sentiment aigu de l’injustice, des injustices commises à l’égard de personnes en position de faiblesse. Ses combats contre le bizutage, contre la pédophile partaient de là. Certains, y compris au cabinet, considéraient que cela relevait d’une vision plutôt traditionnelle de la sexualité. Mais souvenez-vous qu’elle a aussi introduit dans les lycées la « pilule du lendemain ». D’où cet aspect inclassable. Elle est de gauche, mais pas toujours à la manière de la gauche…

Dernière polémique liée à quelques gaffes ou imprécisions politiques. Est-elle assez compétente pour le poste convoité ?
Elle n’a effectivement pas occupé de ministère régalien, mais a été trois fois ministre, y compris de l’Environnement, sujet dont l’importance va croissante. Quand je l’ai vue à l’œuvre, elle a montré une grande capacité à synthétiser les dossiers et à prendre de bonnes décisions. Dans cette campagne, elle doit passer à un niveau supérieur de responsabilité et arriver à maîtriser l’ensemble des domaines. Mais, après tout, ni Sarkozy ni Bayrou n’ont été Premier ministre…

Elle est la première femme candidate crédible à la présidence. Elle doit donc forcer un tabou, celui que l’on opposait aux premières femmes pasteurs, avocates ou médecins. Pour moi, c’est plutôt le maintien de certains archaïsmes du socialisme français qui m’interrogent et surtout les pesanteurs culturelles de la France d’aujourd’hui. Quel que soit le prochain président, la tâche sera très difficile.

Source : Réforme

Publicité

Publié dans Ségolène Royal

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article