Au fait, Claude Allègre est-il un si brillant chercheur ?... 2/2

Publié le par Désirs d'Avenir Castelnau-de-Médoc

« Ce n’est qu’un modèle, ça va passer de mode »

En 1994, se crée un comité anti-amiante à l’université de Jussieu, après l’apparition des premiers cas de maladie professionnelle sur le campus. Un diagnostic conduit sur les bâtiments de l’université recommande la prise de mesures d’urgence. Par ailleurs, un rapport de l’Inserm évalue le nombre général de décès par cancer dû à l’amiante en 1996 à un minimum de 1950, ce nombre étant appelé à croître dans les années futures. Claude Allègre, alors ancien directeur de l’Institut de physique du Globe, l’un des trois établissements du site, entame une campagne contre le désamiantage de Jussieu, au nom du risque minime que représente réellement l’état du bâtiment. A propos de Jussieu, la position de Claude Allègre se fonde sur le refus de «  la philosophie du risque ». « Une société qui n’assume pas les risques est une société vouée à la mort car seule la mort est sans risque », écrit-il en 1996 dans Le Point.

Pour illustrer son point de vue, il compare Jussieu aux plages du Nord, qui n’exposent, dit-il, pas plus les vacanciers à la silicose que les étudiants et enseignants parisiens aux pathologies de l’amiante. «  C’est une erreur scientifique majeure ! conteste Michel Parigot, chargé de recherche en mathématique à Paris 7, et fondateur du comité anti-amiante. La silicose se compare à l’asbestose, grave affection des poumons causée par l’inhalation d’amiante à haute dose, qui est donc liée à la quantité de poussières dans l’environnement. Ce n’est pas du tout la situation de Jussieu, où existent des risques de cancer, et non d’asbestose, qui sont eux indépendants de la quantité d’amiante dans l’air ». En 1998, le professeur Claude Got rend un rapport au ministre de la Santé, Bernard Kouchner, indiquant qu’à Jussieu, le niveau d’exposition à l’amiante, bien qu’inférieur à 5 fibres par litre, « impose aux yeux des experts un enlèvement rapide et complet ». Pourtant l’ancien ministre écrit toujours en 2007 dans Ma vérité sur la planète que l’amiante à faible dose ne présente pas de danger avéré.

En d’autres occasions, Claude Allègre semble manifester une méfiance vis-à-vis de la théorie et de l’abstraction qui jure avec la culture scientifique. Il s’en prend aux mathématiques (La Défaite de Platon, 1995) : "Va-t-on continuer à recourir aux mathématiques pour calculer ? (...) L’ordinateur va nous conduire à considérer les mathématiques comme un auxiliaire de la science" et "Les mathématiques ne constituent pas à proprement parler une science". Le mathématicien Michel Broué (président de la société des amis de Mediapart) se souvient, à cette époque, « d’un débat auquel nous avions tous les deux participé à propos des mathématiques, au palais de la Découverte : il y avait défendu une conception plus que rudimentaire du matérialisme, à côté de laquelle le Lénine du Matérialisme et Empiriocriticisme apparaît comme un modèle de nuance et de finesse. Au point qu’il avait fini par dire que, ’’ Oui, bien sûr, il l’avait touché, le champ électro-magnétique’’ ».

L’auteur d’un livre traitant de physique quantique – qui préfère garder l’anonymat – se souvient avoir croisé Claude Allègre lors de la remise d’un prix et s’être entendu adresser : « Ce n’est qu’un modèle, ça va passer de mode. » Lors d’un déplacement pour inaugurer la machine franco-italienne Virgo, destinée à mesurer les ondes de gravitation prévues par la théorie de la relativité générale, qu’aucun physicien ne met en doute, le ministre lâche aux chercheurs qui l’accompagnent : « Tout ça, ce sont des conneries de théoricien. » Pour Michel Broué, « Claude Allègre est pour moi doublement a-scientifique : d’abord parce qu’il méprise la théorie, parce qu’il est totalement rétif à la dialectique du concret et de l’abstrait. Ensuite parce que, en tout cas dans la manière dont il pratique la politique, il a tendance à adapter les faits à ses besoins, la réalité à son baratin, ce qui a peu de choses à voir, je dois dire, avec la méthode scientifique. »

« Négationnisme écologique »

Claude Allègre abuse-t-il de son autorité scientifique ? Les propos qu’il a tenus en diverses occasions, contestant le rôle de l’activité humaine dans le changement climatique, lui ont valu de sévères réprimandes de la communauté scientifique. Pour Pierre Joliot, professeur honoraire au Collège de France, membre de l’Académie des sciences, et petit-fils de Pierre et Marie Curie : « Comme Claude Allègre, je considère que la contestation des dogmes dominants est souvent à l’origine des progrès de la science. Cependant, si le scientifique à l’intérieur de son laboratoire doit être laissé libre de contester les dogmes qui dominent sa discipline, il doit impérativement s’exprimer de manière responsable et mesurée devant les médias et devant les politiques. La défense de thèses apparemment révolutionnaires est une manière trop facile de conforter sa popularité. L’attitude de Claude Allègre vis-à-vis du changement climatique me paraît de ce point de vue inadmissible. Toute justification tendant à démobiliser les gouvernements, dont les efforts dans ce domaine sont encore très insuffisants, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour l’avenir de l’humanité. »

Edouard Brézin, physicien, ancien président de l’Académie des sciences, estime pour sa part que Claude Allègre« est capable d’écraser ses contradicteurs sous un argument d’autorité fondé sur son prestige scientifique.Il utilise même des arguments surprenants de la part d’un scientifique. Par exemple, dans ses prises de position sur le changement climatique, il dit : "Je ne crois pas aux modèles." Ce n’est pas un argument scientifique ! Il s’exprime d’ailleurs souvent sur des sujets sur lesquels il n’a jamais travaillé. C’est son droit de citoyen,mais utiliser son prestigepour s’exprimer, comme s’il relevait de sa compétence, sur un domaine qui n’est pas le sien, n’est pas une bonne pratique.Sa célébrité ouvre un large écho à ses propos dans les médias. La science française n’en sort pas toujours grandie. » Encore plus sévère, Pierre-Henri Gouyon, directeur du laboratoire UPS-CNRS d’Ecologie, Systématique et Evolution, voit dans les prises de position de l’ancien ministre un manque de fair-play : « Cela fait des dizaines d’années que les chercheurs qui travaillent sur le climat supposent que l’activité humaine est responsable du changement climatique. Mais ils ont attendu patiemment d’en avoir la preuve (rapport du GIEC) avant de le dire. C’est remarquable. Il est inadmissible qu’Allègre remette tout cela en doute pour vendre un livre. Je suis horrifié. C’est du négationnisme écologique : que la même personne nie en bloc les problèmes posés par l’amiante à Jussieu, l’action humaine sur le réchauffement climatique et les problèmes que posent les OGM, ça finit par faire beaucoup. Il est aveuglé par son idéologie. Le danger qui guette tout scientifique, c’est de ne pas accepter qu’on lui dise qu’on n’est pas d’accord avec lui. »

Bien au-delà du cas Allègre, c’est la confusion créée dans le débat public qui inquiète Hervé Le Treut, directeur du laboratoire de météorologie dynamique de l’Ecole normale supérieure, membre de l’Académie des sciences et expert du GIEC : « Il y a deux écueils importants : sortir le débat scientifique de là où il doit être argumenté et contre-argumenté en détail, et transformer le nécessaire débat contradictoire scientifique en controverse médiatique. C’est toute la difficulté de vulgariser les savoirs. L’enjeu est d’éviter au maximum les débats inutiles et les polémiques qui compliquent l’expression publique d’un débat pas facile à transmettre. Ce qui m’ennuie le plus, ce n’est pas tant qu’Allègre se prononce sur des sujets en dehors de son domaine scientifique, c’est la place que cela a pris. »

Populisme institutionnel

Pour Bernard Legras, directeur de recherche au laboratoire de météorologie dynamique de l’Ecole normale supérieure, «  il n’y a rien de plus dangereux qu’un scientifique reconnu dans son domaine qui se croit devenu omniscient, qui se prend pour un Galilée des temps modernes. Tout le monde a le droit d’avoir une opinion mais un scientifique qui s’exprime comme scientifique sur un sujet scientifique ne peut pas s’exprimer sur des sujets auxquels il ne comprend rien. Ce serait une imposture et un abus d’autorité. Le risque, avec Claude Allègre quand il pose au grand chercheur incompris, c’est que des gens qui n’ont pas de formation scientifique croient à ses inepties ».

Le livre que Claude Allègre s’apprêtait à publier chez Fayard ce printemps 2008, mais dont il a suspendu la parution en attendant d’en savoir plus sur son sort gouvernemental, devait s’intituler : Journal d’un anti-Panurge. Au-delà de l’erreur qui se hisse cette fois-ci dans le titre même de l’ouvrage, avec cette confusion étrange entre le berger de Rabelais et ses moutons, l’expression éclaire d’un jour révélateur le parcours du scientifique : à la fois au cœur du pouvoir (ancien ministre de la gauche il a tout de même trouvé sa place dans les cercles sarkozystes), membre de prestigieuses institutions (académies des sciences française et américaine), auteur de bestsellers, mais pourfendant les dogmes dominants. A la fois dedans et dehors. Une carrière institutionnelle parvenue au sommet, et un discours médiatique d’outsider. Ce positionnement paradoxal dessine les contours d’une forme de populisme institutionnel.

Sollicité à plusieurs reprises par Mediapart, Claude Allègre n’a pas souhaité répondre à nos questions.

http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2598

Vu sur : http://www.profencampagne.com

 

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Publié dans Des Traîtres!!!!

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