Au fait, Claude Allègre est-il un si brillant chercheur ?... 1/2
Mediapart a une première fois publié cette enquête en mars 2008. Il était déjà question de l’entrée de Claude Allègre au gouvernement. L’article n’a rien perd de son actualité...
Frissons d’inquiétude sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève où voisinent Normale Sup, le Collège de France, sociétés savantes, et laboratoires : on annonce le retour d’« Ivan le terrible », Claude Allègre. Coups de fil stupéfaits, déjeuners mouvementés, regards incrédules, soupirs abattus…
L’éventuelle entrée dans le gouvernement Fillon de l’ancien ministre de Lionel Jospin suscite l’exaspération et les craintes d’un milieu déjà malmené par la disette budgétaire et les restructurations en cours. Car le cas Allègre dépasse les désaccords sur la politique de recherche. Il pose aux scientifiques un problème particulier : que faire de cette personnalité ayant bâti sa carrière politique sur une renommée de savant aujourd’hui contestée ?
La controverse de la boule de pétanque et de la balle de tennis
C’est devenu un jeu chez les esprits les plus pointilleux : repérer les erreurs qui parsèment les livres publiés par Claude Allègre. D’une discipline à l’autre, chacun a son favori. Pour Joël Martin, physicien du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) aujourd’hui à la retraite, c’est Un peu de science pour tout le monde (2003, 60 000 exemplaires vendus). Il a consigné les méprises les plus flagrantes dans une lettre envoyée à l’auteur et à son éditeur, Fayard. Missive restée sans réponse. Il y a la mauvaise définition du joule, unité de mesure énergétique, pourtant enseignée au lycée ; le mauvais calcul de l’Unité Astronomique qui confond une distance traversée par la lumière en huit minutes et une parcourue en…3, 26 années
Cette erreur a valu à Claude Allègre le « gluon d’honneur » de Scintillations, le journal de l’institut de recherche sur les lois fondamentales de l’univers.
La liste continue avec une vision approximative de l’atome ; une mauvaise interprétation astronomique : « la lune tourne autour de la Terre parce que cette dernière exerce sur elle une force d’attraction de type gravitationnel », alors que c’est parce qu’elle tourne autour de la Terre que la lune ne tombe pas sur elle malgré l’attraction gravitationnelle. On note encore une définition erronée de la lumière « constituée de sept couleurs fondamentales » alors qu’elle est faite en réalité d’un dégradé de couleurs du violet au rouge. Enumération non exhaustive.
Mais surtout se joue dans cet ouvrage un nouvel épisode de la controverse de la balle de tennis et de la boule de pétanque qui va opposer quatre ans durant Claude Allègre au Canard enchaîné.
Elle débute en 1999, sur un plateau de TF1, quand celui qui est alors ministre de l’Education nationale déclare : « Vous prenez un élève, vous lui demandez : vous prenez une boule de pétanque et une balle de tennis, vous les lâchez, laquelle arrive la première ? L’élève va vous dire : la boule de pétanque. Eh bien non, elles arrivent ensemble ». La semaine suivante, l’hebdo satirique corrige le membre de l’Académie des sciences : le principe énoncé n’est valable que dans le vide total. Dans l’air, « environnement le plus fréquent pour un ustensile sportif », la boule de pétanque touche terre la première.
Surprise, l’échange ne s’arrête pas là. Une autre lettre du ministre s’attire un nouveau démenti de l’hebdomadaire, lui-même suivi en 2003 d’une nouvelle justification par Claude Allègre dans son livre qui relance la discussion sur l’exemple, cette fois-ci, d’une boule de papier et d’un objet lourd. Dans un fax envoyé au Canard enchaîné, le prix Nobel de physique Georges Charpak confirme l’exactitude des propos du journal.
Cinq ans après la parution du livre, et près de neuf ans après la sortie du ministre, on trouve encore en 2008 des sites internet qui calculent la différence de vitesse de chute entre la boule de pétanque et la balle de tennis. Pour Joël Martin, « prise une à une, ces fautes passeraient inaperçues. Mais ce qui est remarquable, c’est la densité d’erreurs par ouvrage, et le refus de les corriger ».
Raymond Pierrehumbert, professeur de géosciences à l’université de Chicago, a corrigé sur le site real climate un autre bestseller de Claude Allègre, Ma vérité sur la planète (2007, 90 000 exemplaires vendus) dans un article cruellement moqueur : "Les chevaliers de la terre plate".
Il y relève lui aussi des erreurs de base : confondre l’imprévisibilité de la météorologie avec la détermination de l’évolution du climat (« J’ai peine à croire que l’on puisse prédire avec précision le temps qu’il fera dans un siècle alors qu’on ne peut pas prévoir celui qu’il fera dans une semaine », écrit l’ancien ministre) ; manifester une ignorance patente des méthodes de calcul du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), prix Nobel de la Paix 2007 ; affirmer que la disparition des glaciers du Kilimandjaro est due à un soulèvement tectonique et non au changement climatique ; contester le rôle du CO2sur le climat en ignorant un siècle de physique des gaz. « Avec sa litanie d’erreurs, d’idées fausses et de déformations de la réalité, il a renoncé à toute prétention d’être considéré sérieusement en tant que scientifique lorsqu’il parle du changement climatique », conclut le chercheur.
Son Dictionnaire amoureux de la science (2005) recèle lui aussi de gros impairs, touchant à des points fondamentaux de la philosophie et de l’histoire des sciences : notion de relativité grossièrement réduite à « tout est relatif » ; erreurs biographiques sur Albert Einstein ; explication inexacte du principe d’indétermination en mécanique quantique ; à propos d’Heidegger, reprise d’une idée reçue selon laquelle il aurait dit « la science ne pense pas » ; mauvaise explication de l’accident de la navette américaine Challenger. Là encore, la liste pourrait se poursuivre.
C’est un dur métier que d’éditer les manuscrits de Claude Allègre. Une correctrice, exigeant l’anonymat et refusant que soit cité l’ouvrage dont elle eut le brouillon entre les mains par crainte de représailles professionnelles, indique certaines des erreurs signalées à Claude Allègre, qui en refusa la correction. Elle souffle aussi avoir dû masculiniser ses commentaires écrits afin de passer pour un homme, pour gagner l’estime d’un auteur goûtant peu d’être corrigé par les femmes.
Expérimentateur remarquable
Autant d’erreurs et d’approximations ont fini par jeter le doute. Que vaut le chercheur Allègre ? Raoul Madariaga, ancien directeur du laboratoire de sismologie de l’Institut de physique du globe (IPG) qu’a dirigé Claude Allègre, qui s’y rend toujours chaque semaine à 71 ans, souligne l’importance de ses découvertes : « Allègre a été un expérimentateur remarquable. Géochimiste, il a développé des techniques qui permettent de mesurer des éléments difficiles à détecter car apparaissant en quantité infinitésimale. Cela a permis de dater l’histoire des roches, de distinguer les pierres volcaniques des météorites. C’est ce qu’on appelle la géochimie isotopique. C’est pour cela qu’il a obtenu le prix Crafoord. » En 1986, le Français reçoit avec son concurrent américain Gerald Waserburg, du California Institute of Technology, ce prix financièrement très bien doté (environ 140 000 euros), créé par l’Académie royale suédoise pour récompenser les domaines scientifiques non couverts par les prix Nobel. Selon son ancien collaborateur, aujourd’hui, « cela fait longtemps que Claude Allègre n’a plus d’activité de chercheur. Dès le début des années 1990, il a fait beaucoup de politique scientifique, formé des étudiants mais a cessé de conduire ses travaux de mesure qui nécessitent un travail quotidien pendant des mois ».
A la fin des années 1980, alors que s’estompe la période la plus créative de ses recherches, Claude Allègre entame une carrière politique et devient conseiller spécial de Lionel Jospin au ministère de l’Education. « A partir du moment où il est entré au Parti socialiste, il a toujours aidé au développement de l’IPG », ajoute Raoul Manariaga. En 1990, l’Institut obtient le statut de grand établissement, qui lui permet de négocier son budget directement avec le ministère, comme une université, et contrairement aux laboratoires de taille comparable à l’IPG. Les mauvaises langues remarquent que, pour asseoir le prestige de l’Institut, Claude Allègre a choisi une stratégie de développement contradictoire avec les grands principes qu’il prône par ailleurs, plaçant l’université au cœur du système de recherche.